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Le travail social face à l’incertain. La prévention spécialisée en quête de sens

Sociologie et Anthropologie Travail social

26 Août 2020

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Couverture du livre "Le travail social face à l'incertain"

Toutes les informations au sujet de mon premier ouvrage :

Jonathan Louli, octobre 2019, Le travail social face à l’incertain. La prévention spécialisée en quête de sens, Paris, L’Harmattan, Collection Educateurs et Prévention, 225 p.

 

Mon ouvrage paru en novembre 2019 est nourri de plusieurs années de recherche sociologique et anthropologique et de pratique professionnelle en tant qu’éducateur de rue. Il étudie le sens du métier d’éducateur ou éducatrice en prévention spécialisée tel qu’il est vécu par différents professionnels de terrain. Cette recherche s’appuie sur de nombreux entretiens avec des éducateurs et éducatrices, des observations de séquences de travail, la participation à plusieurs chantiers éducatifs, ainsi que sur ma propre expérience d’éducateur de rue en banlieue francilienne.

Pour en savoir davantage vous pouvez :

Vidéo de présentation (13 minutes), bricolée pendant le confinement de mars 2020

Des médias en parle…

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  • Rendez-vous sur le site de l’éditeur : L’Harmattan, pour la version papier ou PDF
  • Vous pouvez commander l’ouvrage auprès de n’importe quelle librairie, ou sur les sites de ventes en ligne
  • Pour un exemplaire dédicacé, n’hésitez pas à me contacter !

Je serais très heureux de rencontrer ceux et celles d’entre vous qui souhaiteraient échanger avec moi sur la prévention spécialisée, le travail social, et mes activités en général ! N’hésitez pas à me contacter.
Au plaisir de lire ou d’entendre vos réactions, et en remerciant très chaleureusement toutes celles et tous ceux qui m’ont apporté leur soutien!

Jonathan

Introduction du livre

Depuis plusieurs années, un certain nombre d’acteurs politiques remettent radicalement en question la prévention spécialisée, à travers des réductions budgétaires, des déconventionnements administratifs ou des injonctions relatives à l’activité elle-même, à ses fins et ses moyens. Ces injonctions sont par exemple celles à travailler avec des jeunes de telles tranches d’âges, avec tels partenaires, sur telles thématiques… mais aussi l’injonction à utiliser en priorité des méthodes quantitatives et gestionnaires d’évaluation, souvent imposés par les services financeurs. Ces processus semblent témoigner qu’une rupture s’opère entre les pouvoirs publics et le travail quotidien. Les réalités de terrain deviennent alors « illisibles » et mal « valorisées » aux yeux des acteurs publics. On a donc vu un débat nourri émerger à travers la presse spécialisée, les colloques, certains discours publics ou d’acteurs du social, à propos de l’« utilité »[1] et du sens de cette action socioéducative. Dans cet inhabituel regain d’attention porté sur la prévention spécialisée, trois approches s’opposent principalement :

  • Celle notamment de nombreux services financeurs, qui est une logique technocratique et budgétaire postulant que la prévention spécialisée n’est pas suffisamment efficiente, et qu’à notre époque d’« austérité » dans les finances publiques, nous ne pouvons plus nous permettre d’investir dans ce genre d’initiatives « facultatives ».
  • Celle d’experts qu’on peut dire réformistes, provenant parfois de services de l’État ou de collectivités, mais plus souvent du monde scientifique, de la formation, des consultants, des managers associatifs, des partenaires locaux, de la presse spécialisée, etc. Ces réformistes postulent que couper simplement les vivres à la prévention spécialisée est une erreur, alors que celle-ci, au prix de diverses réformes et adaptations, peut encore très bien remplir des fonctions de prévention de la « radicalisation » religieuse[2], de lutte contre la délinquance, ou des fonctions la rapprochant de la médiation sociale, de l’animation socioculturelle des quartiers, ou de tout ce que pourraient lui demander les mairies si la prévention spécialisée est municipalisée[3]. La « municipalisation » est en effet une des options défendues par certains réformistes. L’illustration la plus frappante de cette approche est le rapport parlementaire sur l’avenir de la prévention spécialisée rendu en février 2017 (Bouziane, Jacquat, 2017).
  • Enfin, celle, beaucoup moins relayée dans les débats publics, d’acteurs et militants de terrain, qui, au sein des équipes ou à travers des collectifs, syndicats, ou initiatives spontanées, refusent de voir la prévention spécialisée disparaître, et refusent de la voir passer dans un moule réformiste qui mettrait à mal son identité historique alternative et ses principales spécificités socioéducatives. Le fait que cette parole soit peu relayée tient également au fait qu’elle est peu organisée : il n’existe pas d’organisation militante ou syndicale qui fédère les acteurs de terrain de la prévention spécialisée et leurs soutiens directs. La promotion de ces positions critiques à l’égard des changements subis par la prévention spécialisée demeure donc difficile.

Restituer la parole des acteurs de terrain inquiets du devenir de leur métier est un des premiers objectifs de cet ouvrage. Mon travail espère apporter des éléments de réflexion sur ce que les acteurs appellent parfois l’« utilité » de la prévention spécialisée, ou du moins sur ce que je préfèrerais appeler son sens, sa signification. Toute signification partant d’un point de vue, j’ai pris le parti de me focaliser sur celui des premières personnes concernées : professionnels de terrain, éducateurs et éducatrices essentiellement, c’est-à-dire ceux qui pratiquent la prévention spécialisée toute l’année. J’ai pris ce parti car les acteurs de terrain me semblent être les premiers connaisseurs de ce travail et de ce qu’il implique.

Mon intention est donc, concrètement, d’explorer le sens que donnent à leur travail les éducateurs et éducatrices en prévention spécialisée, à travers des analyses des discours qu’ils tiennent dans différents contextes. Cet ouvrage, adressé à toutes les personnes qu’intéresse la prévention spécialisée, porte donc un premier espoir : celui d’apporter des éléments de réflexions au débat public portant sur ce secteur plus que jamais menacé. Mais cet ouvrage cherche également à rendre une forme d’hommage aux professionnels de terrain, à leurs savoirs et à leur pratique, ainsi qu’à leur engagement, parfois très intense, au service de groupes sociaux constamment relégués par notre système socioéconomique. Ainsi, en prenant part au débat public, cet ouvrage s’adresse en premier lieu aux professionnels de terrain, aux acteurs de la solidarité, aux lecteurs intéressés par le métier d’éducateur en prévention spécialisée, et donc aussi aux étudiants en sciences sociales ou en travail social. À tous ces lecteurs, cet ouvrage espère offrir une sorte de présentation détaillée du sens du métier d’éducateur en prévention spécialisée, faite à travers les propos des premiers concernés. Plus largement, ce livre espère également conférer des armes intellectuelles à toutes celles et tous ceux qui souhaitent voir perdurer dans notre société ce genre de pratiques sociales et éducatives à vocations émancipatrices.


Cet ouvrage se base principalement sur des recherches sociologiques et anthropologiques que j’ai menées dans un cadre universitaire, sur le travail social et la prévention spécialisée. Ces recherches m’ont permis de mettre en valeur la profondeur de l’engagement subjectif des éducateurs et éducatrices rencontrés, dans leurs situations de travail. Ce que j’entends par subjectif, c’est l’ensemble des raisons personnelles de s’engager, dans tel métier, dans telle existence ; c’est l’ensemble des filtres dus au parcours biographique, c’est la personnalité, le vécu, les sentiments et émotions, les convictions, les croyances, les névroses, etc. bref : c’est une expérience de vie, c’est tout ce qu’on est avant d’être un professionnel. Il y a donc toujours une forme d’engagement personnel, subjectif, dans ce qu’on fait, dans ce en quoi on se projette. Par conséquent, considérer qu’il y a engagement subjectif d’un travailleur dans son activité semble être une évidence : il arrive souvent qu’on dise de gens ou de collègues, dans tous les secteurs professionnels, qu’ils sont « engagés », « efficaces », « bons », ou « investis », dans leur travail. Par conséquent, un des objectifs de mes recherches était aussi d’étudier les particularités de l’engagement subjectif des éducateurs et éducatrices en prévention spécialisée, et surtout le sens qu’eux-mêmes y conféraient. De là, deux questionnements généraux se dégagent :

  • D’un côté, il faut étudier comment les éducateurs et éducatrices parviennent à se construire des postures professionnelles et intellectuelles qu’ils jugent subjectivement convenables dans les relations sociales et éducatives qui sont au cœur du métier (Laval, Ravon, 2005).
  • D’un autre côté, il faut regarder les compromis subjectifs parfois complexes que les éducateurs et éducatrices élaborent pour tenter d’affronter l’incertain, l’aléatoire, l’imprévisible ; et plus encore, les compromis qu’ils élaborent dans leur posture avec tout ce à quoi ils sont contraints par le cadre professionnel et institutionnel.

Dans le Chapitre 1, pour poser le cadre du sujet de recherche, je mettrai en perspective l’histoire et les principes de base du champ de la prévention spécialisée, et ses évolutions dans le sens d’une institutionnalisation croissante du secteur. Je présenterai également mon terrain de recherche. Ce premier chapitre aura donc vocation à dégager, d’une part, des éléments de compréhension généraux de ce qu’est la prévention spécialisé telle qu’elle se présente dans la littérature, l’histoire des politiques sociales, les rapports publics. D’autre part, ce chapitre confrontera ces éléments à la forme spécifique de prévention spécialisée dans laquelle s’est déroulée ma recherche. Partant de ces constats, j’explore dans les chapitres suivants la variété des questions adressées ci-dessus au métier d’éducateur en prévention spécialisée, questions tournant autour du sens de celui-ci. Je prends comme fil conducteur au cours de mon analyse les tensions et les torsions dans la façon dont les interlocuteurs racontent leur expérience du travail. Dans le Chapitre 2 j’analyse d’abord dans leurs discours et leurs modes de pensée les compromis réalisés avec les contraintes professionnelles diverses, puis le Chapitre 3 met en valeur des catégories ou des dynamiques revendiquées par les éducateurs dans leurs discours pour donner du sens à leur travail. Pour mettre en perspective cette analyse des propos, je les mets en lien dans le Chapitre 4 avec un type d’activités collectives que j’ai pu observer à plusieurs reprises : les chantiers éducatifs, et ce qu’ils nous apprennent sur la dimension symbolique des pratiques professionnelles en prévention spécialisée.

Mes remerciements vont tout d’abord aux travailleuses et travailleurs sociaux que j’ai rencontrés lors de mes recherches, qui m’ont consacré énormément de temps et m’ont fait parfaitement confiance. J’espère très sincèrement que le retard avec lequel je leur fais part de l’intégralité de mes résultats sera leur seule source de déception.

Mes remerciements vont également aux professeurs qui m’ont épaulé lors de mes travaux universitaires, à commencer par Judith Hayem et Bernard Eme, à la mémoire duquel je dédie aussi un peu ce livre.

Je remercie également les collègues, les camarades ou les proches qui m’ont soutenu et avec qui j’ai échangé à propos de ce livre et d’autres sujets ; j’adresse une mention spéciale à ceux qui ont endossé la lourde tâche de relire mon manuscrit.


Deux mots avant tout sur ma méthode. J’ai mené mon enquête dans un club de prévention spécialisée qui sera présenté plus bas. Une éducatrice du club avait été rencontrée par le biais d’une connaissance commune au cours d’une recherche que j’avais menée à l’université. Celle-ci m’a mis en contact avec son chef de service pour savoir si je pouvais mener mes enquêtes et entretiens au sein du club. Mes premières entrevues avec le chef de service puis avec toute l’équipe, remontent donc à décembre 2011, et s’étendront jusqu’à l’été 2013. J’ai donc eu le temps de faire une multitude d’entretiens semi-directifs, de très nombreuses observations de diverses réunions, ainsi que des observations participantes d’activités avec le public.

Mon enquête de terrain s’est déroulée en deux phases. Lors d’une première recherche, j’ai rencontré les membres du club de prévention au cours d’entretiens « semi-directifs » (avec des questions prévues à l’avance mais assez ouvertes), enregistrés au magnétophone et en tête-à-tête. La seconde phase, plus ethnographique, s’est beaucoup appuyée sur l’observation de réunions, d’activités collectives avec des personnes accompagnées, et de diverses autres séquences de travail. Lors de cette seconde phase, j’ai ainsi consacré beaucoup de mon temps à des observations qu’on peut dire « flottantes », en référence à une certaine tradition d’ethnologie urbaine : « La méthode utilisée est celle que nous qualifions d’ « observation flottante » […] Elle consiste à rester en toute circonstance vacant et disponible, à ne pas mobiliser l’attention sur un objet précis, mais à la laisser « flotter » afin que les informations la pénètrent sans filtre, sans a priori, jusqu’à ce que des points de repères, des convergences, apparaissent, et que l’on parvienne alors à découvrir des règles sous-jacentes » (Pétonnet, 1982 : 39).

[1] Titre des 7èmes journées d’études nationales de la prévention spécialisée, organisées les 27 et 28 avril 2016 à Créteil par le Comité National de Liaison des Acteurs de la Prévention Spécialisée (CNLAPS) : « De l’utilité sociale de nos pratiques éducatives » (http://www.cnlaps.fr/7emes-journees-d-etudes-nationales-de-la-prevention-specialisee)

[2] Paquet Michel, 2015, « La prévention spécialisée dans l’après « Charlie Hebdo » », in Actualités Sociales Hebdomadaires, n°2903, p. 28-30.

[3] Comme par exemple surveiller les moutons installés par la mairie pour brouter dans le jardin d’un immeuble, comme me l’ont raconté des salariés d’un autre département rencontrés en 2015.

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