L’action sociale face à la marchandisation
Sociologie et Anthropologie Travail social
07 Juil 2025
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Note de lecture de :
Michel Chauvière, 2007, Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, Paris, La Découverte

Dans l’introduction l’auteur présente un état des lieux général de la « colonisation » (p.9) néolibérale. Il propose ensuite une première caractérisation de la « chalandisation ». Pour l’auteur, le succès du néolibéralisme a été « idéologique puis politique » et a entraîné des mesures concrètes, telles que le remplacement de la réponse aux « besoins sociaux » par une « économie de l’offre et de la solvabilité » (p.8). La « raison gestionnaire » tend à cette fin à se désencastrer : elle se proclame « tutélaire », elle occulte ses conditions sociales de production, elle étouffe la pensée analytique et veut enrôler la recherche dans l’évaluation (p.9). Cette « raison gestionnaire et managériale d’esprit libéral » envahit le social sans rencontrer d’important contre-pouvoir. Les inégalités et raisons d’être de l’action sociale sont pourtant loin de se résorber (p.10-11). Les « répertoires d’action appliqués à la question sociale » sont profondément transformés, selon une « vision du monde social où « vivre-ensemble » se confond avec « faire des affaires » » (p.13). Comment en sommes-nous arrivés là ?
Son hypothèse : il y a eu un « long travail idéologique » discret pour tendre vers la « chalandisation » (p.14) :
Il ne s’agit pas d’une rupture brutale du pacte social, mais des résultats de plus en plus explicites d’un travail idéologique, longtemps voilé, de manipulation en profondeur des représentations de la question sociale et des moyens légitimes et nécessaires d’y faire face. Un travail d’abord discret puis de plus en plus ostensible, parfois même agressif, qui prépare tout un chacun à la philosophie indépassable de la privatisation et de la marchandisation, sans nécessairement y conduire à tous coups. C’est ce que nous avons cherché à illustrer en recourant au néologisme « chalandisation » (p.14)
Des zones de chalandise se créent ainsi dans le social où on peut déambuler, comparer les « offres » comme à une « foire-exposition » (p.14-15). Si la marchandisation à proprement parler restera certes sûrement longtemps contenue dans certaines limites, la chalandisation idéologique a des effets massifs :
la privatisation et la marchandisation du social ne sont encore que partielles et sans doute resteront-elles longtemps contenues dans certaines limites (limites du régalien, limites des intérêts marchands, insolvabilités objectives, résistances populaires), alors que la chalandisation, elle, qui formate les comportements et les consciences, est déjà beaucoup plus avancée. Elle opère notamment en réévaluant en douceur la hiérarchie des questions et des relations sociales. Elle instille un habitus commercial banalisé et acceptable par le plus grand nombre, là où dominait le non-commercial, ce qu’on appelait jusqu’ici, avec conviction, le non-lucratif. Elle entraîne aussi une dévalorisation parfois invisible des mobilisations collectives, au bénéfice d’une approche dépersonnalisée, ouverte et même offerte au marketing des raisons d’agir (p.15)
Il entend ainsi étudier les « voies et moyens » de cette « hégémonie », qui se voit en deçà des « symptômes » visibles aux niveaux éthique, technique ou langagier : il y a des « processus sous-jacents » (p.16) Pour ce faire, l’auteur va avant tout étudier les changements dans les règlementations et les pratiques institutionnelles de l’action sociale ces dernières années.
La première partie de l’ouvrage est une description générale de la « colonisation » marchande dans le social. L’auteur observe d’abord que le sens du mot « service » s’est transformé, dans la mesure où l’idée de service public a beaucoup reculé au profit de celle de service marchand. Les services sociaux sont assimilés à ces derniers dans un souci de comparabilité et, supposément, d’efficience. De ce point de vue, la décentralisation, qui soumet le social aux élus, apparaît comme une « privatisation gestionnaire de l’Etat » car les pouvoirs publics agissent globalement selon un « pragmatisme gestionnaire d’esprit néolibéral » (p.39-40). Comme le pointait le sociologue J.-N. Chopart dès les années 2000 il y a « industrialisation » du travail social au sens notamment où se développent un « périmètre marchand » dans l’action sociale, ainsi que des modalités de tarification à l’acte et de « solvabilisation de la demande » (faire payer les clients). La démarche qualité est ainsi un profond marqueur de cette chalandisation et de cette marchandisation rampante.
La qualité porte en effet avec elle un ensemble de « normes secondaires » qui engendrent une « boulimie normative » et un renforcement des contrôles et dominations sur les « conditions matérielles et humaines de la production des services » et sur l’activité : « les nouvelles normes secondaires renouvellent de façon relativement consensuelle les modes de domination » (p.58). La qualité est « fétichisée » par ses promoteurs. Elle porte un raisonnement économique dans le social : elle serait « cette potion magique capable de réconcilier le commerce et la morale » (p.58). Elle étend ainsi un « habitus consumériste » (p.58) et peut justifier des baisses de moyens. Appelant une logique de résultats elle est avant tout opposable aux producteurs et non aux organisations. « L’action n’a plus à être pensée à partir de ceux qui la produisent, selon les conditions sociales de cette production, mais objectivée, réifiée, avec qualité incorporée » (p.61). Il y a donc une « dépersonnalisation de l’acte » en ceci qu’ « on ne veut plus faire confiance à l’humain pour s’occuper de l’humain souffrant » (p.61). Enfin, la qualité permet aux politiques de se dédouaner d’organiser une « responsabilisation accrue » des professionnels (p.61-62). Avec ce type de dispositifs, les représentations des problèmes sociaux et de leurs solutions changent profondément.
Pour l’auteur, trois catégories illustrent particulièrement ces transformations. D’abord, celle du « domicile », qui inonde le social depuis peu, et met en concurrence les professions du social avec divers intervenants marchandisés ainsi qu’avec des technologies de contrôle social. Ensuite, celle de « l’accès » (aux droits, etc.),qui se focalise en fait sur le niveau des individus et occulte les causes structurelles des problèmes sociaux. Elle est une forme de discrimination positive qui ne garantit en rien l’effectivité des droits. Enfin, la chalandisation se voit aussi et surtout à travers la catégorie d’ « usager », surtout telle qu’elle est promue depuis la loi 2002-2, qui rapproche insidieusement les destinataires de l’action sociale de la figure de simples clients, tout en augmentant les contrôles à l’encontre des pratiques professionnelles, au nom de la « satisfaction » des clients-usagers.
En parallèle de la colonisation néolibérale se déroule depuis les années 1980 une territorialisation de l’action sociale, qui renforce de fait la chalandisation, comme le présente l’auteur dans la 3e partie du livre. En effet, tout en laissant l’essentiel du pouvoir à l’Etat central, qui reste maître du « processus institutionnel » et du « jeu politique », la décentralisation bouleverse les rapports de pouvoir et la division du travail au niveau local. Les « opérateurs » sont contraints par une inflation de normes, au respect desquelles est soumise leur légitimité. Les métiers en sont redéfinis et hiérarchisés : une sphère d’ingénierie et de « pilotage » se hausse dorénavant au-dessus d’une multiplicité de métiers de terrain plus ou moins dérégulés. Le mode de gestion doit alors se faire plus « autoritaire » voire rétrograde afin de rationaliser ce secteur foisonnant. On voit que l’émergence du statut et de la classe des employeurs (privés et publics) est proprement « une question de pouvoir ». Cette territorialisation engendre également une déstabilisation du modèle de formation, qui se trouve reconfiguré en « marché de compétences » voire en « industrie de services » où chaque client-étudiant doit gérer sa trajectoire.
En conclusion, l’auteur rappelle les conséquences de la diffusion de cette nouvelle « économie politique individualiste et productiviste » dans le social (p.203), puis propose des pistes de résistance. Il faut tirer les leçons de l’histoire, notamment le rôle de l’État dans la structuration de l’action sociale : l’histoire une est « source de légitimité tout à fait opposable » (p.204). Il faut également amener les usagers à revendiquer collectivement. Pour ce faire il faut faire confiance aux professionnels, dont la pratique doit rester une « clinique ». Le soutien aux professionnels passe notamment par une réflexion sur les modalités permettant de renouveler les services publics. L’ensemble de ces réflexions amène à imaginer un « nouveau pacte social » appuyé sur l’intelligence collective et la coopération : « une autre modernisation de la solidarité reste possible (…) » (p.209)