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Crise de l’action sociale et propositions

Sociologie et Anthropologie Travail social

12 Avr 2026

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couverture du livre "L'intelligence sociale en danger"

Note de lecture de :

Michel Chauvière, 2011, L’intelligence sociale en danger. Chemins de résistance et propositions. Paris, La Découverte

Cet ouvrage fait suite à Trop de gestion tue le social où l’auteur présentait le concept de « chalandisation ». Dans L’intelligence sociale en danger, Chauvière montre en quoi ce sont les piliers du social qui sont menacés, et formule différentes propositions pour dépasser ces constats critiques. Dans l’introduction l’auteur rappelle les mutations en cours : la chalandisation et la « rationalité managériale » qui bouleversent les piliers fondateurs du social : le registre des droits, celui des institutions, celui des savoirs et celui des « actes de métier en situation » (p.7-8). Face à ces transformations, le chercheur critique doit partager ses réflexions, les doléances recueillies.

Dans le 1er chapitre, l’auteur étudie comment ces transformations atteignent le « style » des politiques sociales : tout d’abord, par le recul d’un certain modèle de République sociale, par les mutations de l’évaluation des politiques publiques (devenue « business rationalisé) ; ensuite, par le passage à une « culture algorithmique », binaire et quantitativiste, mécaniste et instrumentale. Cette dernière biaise la lecture du réel et des rapports sociaux car il est impossible de traduire du « qualitatif » dans un langage binaire. La pensée analogique recule. « La dépendance est totale » envers les machines, le pouvoir est concentré dans les mains de ceux qui gèrent les machines. En outre, les acteurs sont désorientés par les effets contradictoires du mouvement de « libéralisation / dérégulation » du social, et du mouvement de régulation néo-jacobine qui traverse et soumet l’action publique de façon autoritaire. Comme évoqué dans son précédent ouvrage, la dérégulation et la néo-régulation s’appuient sur différents principes de « pragmatisme économique », sur une « culture gestionnaire hégémonique », sur la tarification, la mise en concurrence des opérateurs, sur « le chiffre comme image déformée de la réalité » pour alimenter la « norme de performance presque transcendantale »… Ce qui engendre de nombreux « effets pervers » : discontinuité de l’offre, sélection des clients, benchmarking, déclin de l’intérêt général, judiciarisation, absence de contre-pouvoirs, « écart entre la rhétorique de l’usager au centre et la réalité de l’offre de service », déplacement de la légitimité des intervenants vers les négociants… La domination gestionnaire n’est pas que technique a des effets substantiels sur le « style » des politiques sociales. Selon Chauvière, il faut « renflouer le service public d’action sociale » (p.47) car « l’État est garant de l’intérêt général » (p.59).

Le 2e chapitre invite à interroger les usages qui sont faits du droit, que ce soit dans la mutation des principes de la protection de l’enfance ou du statut du médico-social par exemple, mais surtout dans la segmentation de l’action sociale par les processus de territorialisation, ou encore par l’invasion des contrats. Il faut « redonner sens » au droit, spécifiquement en rappelant sa dimension collective, et réhabiliter une « culture juridique » chez les professionnels.

Dans le 3e chapitre, l’auteur appelle à défendre les « institutions », en tant que supports et protections pour l’activité humaine. Les institutions se situent entre statuts juridiques, « productrices de matérialités » et fécondes pour les imaginaires. Les associations et services en général sont en effet mis sous pression par les processus de marchandisation émanant des normes européennes autant que des législations nationales depuis au moins les années 2000.

Le 4e chapitre observe dans quelle mesure les professionnels peuvent maintenir leur activité, contre tous les processus qui concourent à leur « déprofessionnalisation » : la territorialisation, la « DRHisation du social », la remise en question des conventions collectives, le progrès de la notion consumériste d’usager, la délégitimation de « l’idéal » de métier et du « plaisir de travailler » par les fonctions de régulation…

Dans l’avant dernier chapitre Chauvière s’appuie sur son expérience personnelle de chercheur et de formateur pour montrer l’importance, d’une part, de réhabiliter une recherche créative et critique ayant pour sujet le travail social – la recherche ayant des « responsabilités spécifiques » de contribution au débat démocratique – et, d’autre part, de résister à la libéralisation du système de formation et à sa conversion en marché. L’auteur exprime en passant un certain scepticisme par rapport aux initiatives du CNAM (doctorat en travail social), par rapport au courant de la « recherche en travail social » (peu familière des attendus épistémologiques de la recherche), et du projet de Hautes Écoles en Travail Social porté par l’UNAFORIS.

Le dernier chapitre cherche à réhabiliter l’approche clinique, au croisement des savoirs, des subjectivités et des contextes institutionnels, contre les attaques qu’elle subit de la part des rationalités gestionnaires et marchandes. Le modèle d’évaluation qui se diffuse actuellement est ainsi une illustration du « piège » tendu par l’utilitarisme marchand qui domine actuellement l’action publique, et pour lequel « l’essentiel n’est plus l’idéal au travail, gage de qualité, mais l’optimisation de la production de service, au meilleur coût, ainsi que la satisfaction des clients-usagers » (p.230).

En conclusion, l’auteur rappelle que le capitalisme se radicalise, impose des rapports sociaux tendus, avec la collusion des pouvoirs publics qui organisent « l’extension des valeurs du marché à toute la société » et contribuent à imposer l’entreprise comme « modèle de gouvernement des sujets » (p.235). Les anciens équilibres sont mis en péril par le « nouvel État-entreprise » et la « révolution à la fois néolibérale et conservatrice » qui l’accompagne (p.236-237). Il formule onze propositions visant à alimenter les initiatives de transformation, concernant la réhabilitation des droits, institutions et services publics, concernant la défense des métiers et professions, des savoirs, de la formation et l’approche clinique, concernant le refus du modèle actuel d’évaluation, et sur l’importance de relégitimer l’action sociale « à visage humain ».

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