Travail social : comment tenir bon ?
Sociologie et Anthropologie Travail social
25 Nov 2025
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Note de lecture de :
Gaspar, Jean-François (2012). Tenir ! Les raisons d’être des travailleurs sociaux, La Découverte, Coll. Enquêtes de terrain
Jean-François Gaspar est un sociologue belge qui a travaillé comme travailleur social puis formateur. Ce livre est tiré de sa thèse soutenue en 2008 sous la direction de Gérard Mauger, un grand sociologue français proche de Bourdieu.
Le questionnement central du livre est de savoir comment les travailleurs sociaux font-ils pour « tenir » ? L’auteur formule cette question à travers l’étude de « l’économie du capital symbolique », c’est-à-dire l’accumulation, gestion et reproduction de la « reconnaissance et considération », de la « confiance », de la « valorisation de leurs actes », l’ « étendue et respect de leur prérogatives », les « qualités » qui leurs sont attribuées… Définition qu’on pourra trouver légèrement « fourre-tout » et sans autre référence théorique explicite…
Étant donné que le travail social est difficile à définir et à situer, il y a des enjeux de lutte sur l’usage de l’appellation « travailleurs sociaux » (p.11-13). Il y a bien néanmoins des éléments objectifs et historiques constitutifs, malgré une « indéfinition relative de l’univers du travail social » (p.14-15). En tout cas le travail social est constitué de « métiers de femmes sous domination masculine » (p.16-17). Les approches critiques des années 1970 ont cédé le pas à des approches plus valorisantes à partir des années 1980 (p.17-21).
Dans son introduction l’auteur évoque la méthodologie et le contexte de son enquête. Au vu de cette complexité, afin de rendre compte du travail social, malgré sa propre proximité, sans « enchantement » ni « prétention démystificatrice », il a pris en compte les « pratiques concrètes » ainsi que les « caractéristiques » plus objectives, au cours d’une enquête de 4 ans en Wallonie (p.21-28). Même si c’est moins nuancé que ce que donne à voir l’ethnographie, il a créé 3 catégories de professionnel·le·s selon leur « économie symbolique » : les travailleurs sociaux cliniques, les militants, les normatifs, qu’il va présenter dans leurs similitudes et divergences, en s’appuyant sur leurs « trajectoires biographiques », la « présentation qu’ils font d’eux-mêmes » et différentes autres thématiques : pratiques, hexis, rapports aux autres acteurs… (p.28-30).
La première partie étudie les travailleurs sociaux cliniques. Leurs trajectoires sont marquées par des « événements douloureux » qui les amènent à faire le lien entre leur souffrance et celle des usagers (« dette négative » : ces travailleuses sociales veulent aider comme on les a aidées). Étant donné l’importance de la famille, elles ont la volonté d’ « être à sa place » (de femme), cherchant des compromis entre attentes familiales, subjectives et chances objectives.
Leurs pratiques consistent en un « travail de réparation » qui s’articule autour d’une maîtrise de l’expression verbale, corporelle, du travail administratif lourd mais vu comme nécessaire. Elles ont un attrait pour les professions psy même si elles sont dévalorisées par rapport à eux ; elles ont la volonté de se distinguer des bénévoles et des professions symboliquement inférieures. Elles valorisent en revanche l’introspection – dont elles sont des « virtuoses » – et la réflexion donc la supervision, avec laquelle on peut faire des analogies religieuses. Certains superviseurs sont des « autorités morales » (pour parler comme Durkheim), qui aident ces travailleuses sociales à « être révélé à soi-même ». Elles ont un « rapport pratique au savoir » : l’essentiel est de pouvoir échanger à propos des choses utiles qu’elles apprenant. La « croyance » est moteur et « condition de félicité » dans leur activité.
Il semble qu’elles relaient une « domination euphémisée ». En effet elles enchantent la relation, la parole, mais cherchent une « maîtrise, non dite » notamment à travers leur « engagement corporel ». Elles adhèrent à la « nouvelle culture psychologique » (comme dit R. Castel) qui leur fournit des « prêt-à-penser » sur leur condition. Les métiers du social seraient pour elles un « refuge noble » (Bourdieu). La reconnaissance des usagers est un « supplétif ». Les croyances pour elles sont fondamentales, « principe de référence » ainsi que la confiance.
La deuxième partie étudie les travailleurs sociaux militants. Ceux-ci semblent plus nombreux mais c’est peut-être seulement en « intention ». Lui définit comme militants uniquement ceux qui ont des pratiques de transformation sociale. À ce titre il fait observer qu’ « il n’y a pas un mais des militantismes ». Les capitaux et contextes interagissent pour expliquer les engagements. Les socialisations familiales peuvent peser : les engagements sont alors des compromis entre différentes attentes.
Le travail social militant cherche à mettre en place des « supports » pour restaurer la dignité. Cela commence par une grande « disponibilité » pour traiter une variété de demandes, et par la transmission de connaissances adaptées et utiles, et de conduites d’adaptation à des normes par stratégie. Encore faut-il que les usagers croient en ces supports, mais l’adversité motive les militants. Ils ont un rapport ambivalent à l’école, préfèrent les savoirs de terrain, oraux : là aussi un « rapport pratique » au savoir. Leurs « autorités morales » sont des militants inspirants. La sphère militante est traversée par des luttes et recherches d’alliance : il peut y avoir des accusation d’instrumentaliser les usagers, des concurrences entre organisations, des tensions entre générations, des controverses sur leurs lieux de travail… Les militants sont moins focalisés sur leurs identités professionnelles, ils peuvent collaborer avec des travailleurs sociaux cliniques, mais estiment que certains professionnels manquent d’esprit critique, et que les bénévoles sont moins réflexifs et impliqués que les militants.
Malgré les tensions, l’enchevêtrement des sphères professionnelle, personnelle et militante est une condition d’efficacité. Ils ont les mêmes difficultés que les porte-parole, mais restent des « transfuges » fidèles à leur cause. Il ne faut pas se limiter aux « intentions » ni à l’idéologie mais regarder aussi leurs rétributions. Lorsque le contexte est dur, ils peuvent se replier sur les « petits riens » qui montrent la reconnaissance des usagers. C’est leur disponibilité et leur engagement dans l’action avec d’autres qui construisent un « charisme », des « solidarités affectives » dans une logique de don/contre-don. Ils sont fatalistes mais restent actifs, eux aussi ayant la « croyance » pour moteur.
La dernière partie étudie les travailleurs sociaux normatifs qui voient le social comme « un travail comme un autre ». L’auteur les appelle normatifs parce qu’ils appliquent les normes. Dans leurs trajectoires ils disent souvent être devenus travailleurs sociaux par hasard ou en raison de contraintes. Présenter ainsi sa trajectoire est pour eux un moyen de se distinguer des autres (engagement distancié) et c’est plus acceptable que de dire qu’ils sont arrivés là « par défaut ».
Leurs pratiques relèvent d’une « orthopédie normative » suivant quatre principes :
- Ils se focalisent sur la demande exprimée lors de la « remise de soi » l’usager afin de l’aider à se remettre en ordre
- Même s’ils peuvent faire usage de marges de manœuvre, ils se content de rappeler la « réalité », plutôt que de vouloir la changer
- Le contrôle n’est pas un tabou pour eux : poser les règles permet une « relation saine ». Les visites à domicile comportent donc une « double vérité » (contrôle et proximité)
- Imposer des normes est un noyau pour que les gens puissent « avancer », de toute façon « il n’y a pas le choix »
Les normatifs ont un attachement au « territoire » comme cadre d’action, mais ils scindent vie professionnelle et vie personnelle car c’est une condition de professionnalité. Ils ont une distance à l’école comme si leur formation avait été vécue de « l’extérieur », ils valorisent plutôt les savoirs issus de l’expérience, acquis « par l’action », ils apprennent de manière « relationnelle », « informelle », par exemple lors de formations courtes : c’est leur capital social qui leur permet de trouver des solutions, ils ont un « rapport critique » au savoir.
Comment se répartissent les déçus et les satisfaits de leur travail ? Certains semblent là où ils en étaient sociologiquement prédestinés et sont épanouis par leur contexte de travail, ils font circuler la reconnaissance même s’il peut y avoir des désaccords avec les bénévoles, les travailleurs sociaux cliniques ou les militants. Ils valorisent surtout la reconnaissance de leur hiérarchie et collègues. Leurs « dispositions à la générosité » sont héritées d’une socialisation religieuse convertie en « canons moraux ». Il y a aussi ceux qui ne sont pas dans les bonnes conditions pour être épanouis, ils sont résignés et attendent, dans la défiance par rapport au politique voire aux usagers. Ils sont déçus car orientés dans ces métiers « par défaut », peu ajustés ou peu valorisés, structurellement impuissants tels Sisyphe…
En conclusion l’auteur signale que dans ces trois pôles, chacun est proche d’un autre pôle. « L’analyse des trajectoires » indique ce qu’ils doivent aux dispositions passées, et en quoi leurs situations sont des « ajustements » entre dispositions et contextes. Les usagers sont en marge de leur économie symbolique, mais le travail administratif est un outil pour améliorer la situation des gens. Il y a différents rapports aux cadres. L’auteur signale d’autres principes de leur économie symbolique : on s’investit sur des « scènes de reconnaissance » selon les rétributions et marques de reconnaissance reçues. Ces « professions moyennes » valorisent peu leurs savoirs, ce qui contribue à renforcer la domination symbolique subie : il faut interroger la domination qu’ils exercent et qu’ils subissent. Les travailleurs sociaux ne sont pour autant pas paralysés par les « contradictions ».
Dans la postface, Mauger résume à sa façon les trois pôles, et signale qu’ils sont en luttes entre eux et par rapport aux champs proches : le travail social est moins un « champ » au sens de Bourdieu qu’un « champ d’intervention professionnelle » (Morel). Les professionnels sont en position intermédiaire entre dominants et dominés, dans un « perpétuel travail d’ajustement » qui questionne l’autonomie du travail social. Celle-ci pourrait être renforcée si la sociologie devenait son « savoir de référence », notamment la socioanalyse. Gaspar contribue à cette économie du capital symbolique en mettant des instruments réflexifs entre les mains des professionnels à propos des « opérations symboliques » sur lesquelles se fonde leur activité.